« On réapprend tout, et c’est okay. »
Il y a des mamans qu’on rencontre et dont on se dit qu’elles auraient pu craquer, mais qu’elles ont choisi autre chose. Léa est de celles-là.
Quand sa fille avait quelques semaines, elle savait qu’il se passait quelque chose. Pas de façon spectaculaire, pas de réaction violente qui aurait tout déclenché d’un coup. Juste ce bruit de fond permanent, cette intuition qu’elle repoussait faute de mots pour la défendre. Les pleurs, l’eczéma, le sommeil en morceaux, les régurgitations. Et de l’autre côté, des « c’est normal, les bébés c’est comme ça » qui ne suffisaient plus à la convaincre.
Le diagnostic d’APLV est arrivé aux alentours de ses quatre mois. Et avec lui, à la fois le soulagement d’avoir enfin un nom, et le vertige de tout ce qu’il allait falloir réapprendre.
C’est cette traversée que Léa a bien voulu raconter ici. Sans filtre, sans dramaturgie. Avec beaucoup de douceur, et une honnêteté qui fait du bien.
Léa
Maman d’une petite Inès de 2 ans et demi
Région parisienne
Est-ce que tu peux te présenter en quelques mots ? Qui tu es, ton quotidien, ta vie avant et après l’arrivée de ta fille ?
Je suis Léa, j’ai 31 ans, je travaille dans la communication et je suis la maman d’Inès, depuis deux ans et demi. Avant elle, j’avais une vie assez rythmée, des horaires pas toujours raisonnables, une cuisine fonctionnelle. Je cuisinais pour manger, pas vraiment pour le plaisir.
Après elle, tout s’est réorganisé. D’abord comme pour toutes les mamans, je crois : les priorités changent, le temps change, le rapport à son propre corps change. Et puis pour nous, il y a eu une couche supplémentaire avec le diagnostic. Aujourd’hui mon quotidien ressemble à beaucoup de quotidiens de mamans, sauf que j’ai toujours une petite partie de mon cerveau qui tourne en arrière-plan pour anticiper ce qu’Inès va manger, où, et avec qui.
Tu parles d’intuition, de quelque chose qui ne collait pas. Comment c’était, ces premières semaines, avant de savoir ?
Épuisant, surtout mentalement. Inès pleurait beaucoup, dormait très peu, avait de l’eczéma qui revenait sans cesse. Séparément, chaque symptôme avait une explication possible. Ensemble, ils formaient quelque chose que je n’arrivais pas à nommer.
Ce qui était le plus dur, c’était de sentir que j’avais une conviction mais pas de preuve. Que je ne pouvais pas arriver chez le pédiatre en disant « quelque chose ne va pas » sans qu’on me réponde que c’était normal, que j’étais une jeune maman stressée. Et peut-être que j’étais stressée. Mais ce n’était pas que ça.
J’ai fini par insister pour voir un allergologue pédiatrique. C’est là que tout s’est mis en place.
Le jour du diagnostic, tu t’en souviens comment ?
Très bien. Il y a eu deux temps très distincts.
Dans le cabinet, j’ai ressenti un soulagement immense. Enfin un nom. Enfin la confirmation que ce n’était pas dans ma tête, qu’Inès n’allait pas comme ça pour rien, que j’avais eu raison d’insister. C’était presque physique, ce relâchement.
Et puis je suis rentrée à la maison. J’ai ouvert mes placards. Et là j’ai regardé tout ce qu’ils contenaient comme si je les voyais pour la première fois. Le beurre. Le fromage. Les yaourts. Les plats préparés. Les boudoirs. Les gâteaux. J’avais une liste de choses à éviter dans la main et je ne savais pas par où commencer.
Ce soir-là, j’ai commandé des sushis parce que je n’avais pas le courage de cuisiner. Et le lendemain, j’ai commencé à apprendre.
Qu’est-ce que ça a changé concrètement dans ta vie de famille ?
Plus de choses que je n’aurais imaginé, et pas seulement en cuisine.
Les courses sont devenues un exercice à part entière. Je lis toutes les étiquettes, je connais par cœur les formulations qui cachent du lait : lactosérum, caséine, protéines de lait, beurre clarifié. J’ai mes marques de confiance, mes alternatives, mes réflexes.
Mais ce qui demande le plus d’énergie, ce sont les situations sociales. Les anniversaires d’enfants chez la nounou, les repas de famille, les goûters improvisés au parc avec mes amies. Il faut anticiper, préparer quelque chose à apporter, expliquer les contraintes sans les dramatiser, sans que ma fille se sente différente des autres. Elle est encore petite, elle ne comprend pas tout. Mais elle grandit, et je fais attention aux mots que j’utilise autour d’elle.
D’ailleurs, la nounou a été une vraie chance. Elle a posé des questions, pris des notes, appelé pour vérifier. Ce n’est pas toujours le cas, et je sais que d’autres mamans n’ont pas eu cette chance.
Et la cuisine dans tout ça ? Tu disais que tu ne cuisinais pas vraiment avant.
C’est peut-être la chose la plus inattendue de toute cette histoire.
Quand on ne peut plus se reposer sur les produits tout-faits, on apprend à cuisiner vraiment. À comprendre ce que chaque ingrédient fait dans une recette. À chercher ce qui peut le remplacer sans que tout s’effondre. J’ai raté beaucoup de choses. Des gâteaux qui avaient la texture d’une éponge, des biscuits qui s’émiettaient au premier contact, des crèmes qui ne prenaient jamais.
Et puis j’ai recommencé. J’ai trouvé des astuces, des substituts qui fonctionnent vraiment, des recettes qui nous plaisent à toutes les deux. Aujourd’hui je prépare souvent des choses en double portion pour qu’Inès mange exactement la même chose que nous à table. Ce détail-là, le fait qu’elle ne mange pas « à côté », mais avec nous, il compte beaucoup pour moi.
Qu’aurais-tu aimé entendre au tout début, quand tu tenais cette liste à la main devant tes placards ?
Que les premières semaines sont les plus dures, mais que ça ne dure pas.
Pas parce que l’APLV disparaît, mais parce que le nouveau devient familier. Parce qu’on finit par ne plus voir les contraintes, juste les habitudes. Parce que les événements redeviennent joyeux. Parce qu’on trouve ses marques, ses recettes, ses repères.
J’aurais aimé qu’on me dise aussi que rater quelque chose n’est pas une preuve qu’on est une mauvaise maman. Que ça fait partie du processus. Que tout le monde rate des étiquettes au début, fait une erreur à un repas de famille, oublie de vérifier un ingrédient. Et que ce n’est pas grave.
Et peut-être surtout : qu’on peut traverser ça sans que la nourriture devienne une source d’angoisse permanente. Que l’objectif, c’est de garder la table comme un endroit joyeux. Pour moi, et pour elle.
Vous cherchez à mieux comprendre l’APLV ? Notre guide complet sur l’APLV et notre article sur les signes qui peuvent alerter sont par là. Et pour les idées en cuisine, toutes nos recettes sans PLV vous attendent.
Ressources :
- Société Française d’Allergologie
- Ameli.fr, rubrique allergies alimentaires chez l’enfant
- ANSES, allergènes alimentaires
